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acte III – Scène 6

MONSIEUR JOURDAIN, MADAME JOURDAIN, DORANTE, NICOLE.

MONSIEUR JOURDAIN: Voilà deux cents louis bien comptés.

DORANTE: Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à
vous, et que je brûle de vous rendre un service à la cour.

MONSIEUR JOURDAIN: Je vous suis trop obligé.

DORANTE: Si Madame Jourdain veut voir le divertissement royal, Je
lui ferai donner les meilleures places de la salle.

MADAME JOURDAIN: Madame Jourdain vous baise les mains.

DORANTE, bas à M. Jourdain: Notre belle marquise, comme je
vous ai mandé par mon billet, viendra tantôt ici pour le
ballet et le repas; je l'ai fait consentir enfin au régale que
vous lui voulez donner.

MONSIEUR JOURDAIN: Tirons-nous un peu plus loin, pour cause.

DORANTE: Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai
point mandé de nouvelles du diamant que vous me mîtes entre
les mains pour lui en faire présent de votre part; mais c'est
que j'ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule,
et ce n'est que d'aujourd'hui qu'elle s'est résolue à l'accepter.

MONSIEUR JOURDAIN: Comment l'a-t-elle trouvé?

DORANTE: Merveilleux; et je me trompe fort, ou la beauté de ce
diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.

MONSIEUR JOURDAIN: Plût au Ciel!

MADAME JOURDAIN: Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.

DORANTE: Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce
présent et la grandeur de votre amour.

MONSIEUR JOURDAIN: Ce sont, Monsieur, des bontés qui
m'accablent; et je suis dans une confusion la plus grande du
monde, de voir une personne de votre qualité s'abaisser pour
moi à ce que vous faites.

DORANTE: Vous moquez-vous? est-ce qu'entre amis on s'arrête
à ces sortes de scrupules? et ne feriez-vous pas pour moi la
même chose, si l'occasion s'en offrait?

MONSIEUR JOURDAIN: Ho! assurément, et de très grand cœur.

MADAME JOURDAIN: Que sa présence me pèse sur les épaules!

DORANTE: Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un
ami; et lorsque vous me fîtes confidence de l'ardeur que vous
aviez prise pour cette marquise agréable chez qui j'avais
commerce, vous vîtes que d'abord je m'offris de moi-même
à servir votre amour.

MONSIEUR JOURDAIN: Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent.

MADAME JOURDAIN: Est-ce qu'il ne s'en ira point?

NICOLE: Ils se trouvent bien ensemble.

DORANTE: Vous avez pris le bon biais pour toucher son cœur: les
femmes aiment surtout les dépenses qu'on fait pour elles; et
vos fréquentes sérénades, et vos bouquets continuels, ce
superbe feu d'artifice qu'elle trouva sur l'eau, le diamant
qu'elle a reçu de votre part, et le régale que vous lui
préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre
amour que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous-même.

MONSIEUR JOURDAIN: Il n'y a point de dépenses que je ne fisse,
si par là je pouvais trouver le chemin de son cœur. Une femme
de qualité a pour moi des charmes ravissants, et c'est un
honneur que j'achèterais au prix de toute chose.

MADAME JOURDAIN: Que peuvent-ils tant dire ensemble? Va-t'en un
peu tout doucement prêter l'oreille.

DORANTE: Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du
plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.

MONSIEUR JOURDAIN: Pour être en pleine liberté, j'ai fait
en sorte que ma femme ira dîner chez ma sœur, où elle
passera toute l'après-dînée.

DORANTE: Vous avez fait prudemment, et votre femme aurait pu nous
embarrasser. J'ai donné pour vous l'ordre qu'il faut au
cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour
le ballet. Il est de mon invention; et pourvu que l'exécution
puisse répondre à l'idée, je suis sûr qu'il sera
trouvé.

MONSIEUR JOURDAIN s'aperçoit que Nicole écoute, et lui
donne un soufflet: Ouais, vous êtes bien impertinente.
Sortons, s'il vous plaît.